L'art de vivre à la Française

La Pentecôte, de Chartres à Solesmes

« De la mort à la résurrection du Christ», ensemble sculpté de Solesmes, édifié vers 1494 après les passages de Charles VIII qui y avait tenu trois Grands Conseils. Un projet de déplacement à la cathédrale du Mans suscita une polémique d’ampleur nationale qui obligea Napoléon, depuis Vilnius, à prendre un décret de maintien du monument dans l’église abbatiale.

À la Pentecôte, les pèlerins de Chartres cheminent sur les routes de la Beauce à la rencontre du Seigneur. Certains en reviendront bouleversés comme Charles Peguy qui en 1912 écrivit à un ami à son retour pour lui faire part de sa conversion alors qu’il avait entrepris son pèlerinage dans le désespoir de son fils malade : « Mon vieux, j’ai senti que c’était grave… J’ai fait un pèlerinage à Chartres… J’ai fait 144 km en trois jours… On voit le clocher de Chartres à 17 km sur la plaine… Dès que je l’ai vu, ça a été une extase. Je ne sentais plus rien, ni la fatigue, ni mes pieds. Toutes mes impuretés sont tombées d’un seul coup, j’étais un autre homme. J’ai prié une heure dans la cathédrale le samedi soir; j’ai prié une heure le dimanche matin avant la grand-messe… J’ai prié comme je n’avais jamais prié, j’ai pu prier pour mes ennemis… Mon gosse est sauvé, je les ai donnés tous trois à Notre-Dame. Moi, je ne peux pas m’occuper de tout… Mes petits ne sont pas baptisés. A la Sainte Vierge de s’en occuper. »

C’est aussi à Chartres qu’au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale l’abbé Franz Stock devient le Supérieur du « Séminaire des barbelés », un camp de prisonniers rassemblant l’ensemble des séminaristes allemands, une initiative française afin d’aider l’Allemagne à se relever spirituellement des années noires. Pendant la guerre il avait été l’aumônier des prisons allemandes, surveillé par la Gestapo, il avait accompagné les condamnés à mort. « C’est l’amour du Christ, écrit le père René Closset, qui par lui va pénétrer dans les prisons pour aller fortifier, aider, soutenir ceux qui voudront bien l’accueillir. » Honoré Estienne d’Orves, légitimiste, descendant des chefs vendéens Charles d’Autichamp et Constant de Suzannet, sera le premier résistant français à être fusillé. Le 28 août 1941, la veille de son exécution il écrit à l’abbé une lettre « Je vous remercie du fond du coeur de ce que vous avez fait pour moi. J’ai vu en vous le prêtre qui pouvait m’apporter le Bon Dieu et ainsi le secours dont j’avais besoin. Je prie le Bon Dieu de donner à la France et à l’Allemagne une paix dans la justice, comportant le rétablissement de la grandeur de mon pays. Et aussi, que nos gouvernants fassent à Dieu la place qui lui revient. »

La France a aussi connu ses heures sombres durant la Révolution française. Les églises fermées sont profanées pendant que les religieux n’ont d’autre choix que la clandestinité, l’exil ou le sang des martyrs. Il faudra attendre la Restauration monarchique pour que les cloches des abbayes puissent, à nouveau, résonner au dessus des villes et des campagnes. En 1815, les moines reviennent à l’abbaye Notre-Dame du Port-du-Salut (Entrammes) et à l’abbaye d’Aiguebelle, en 1816 à l’abbaye de Bellefontaine, et c’est en 1833 que Dom Guéranger restaure la vie monastique à Solesmes après avoir racheté le prieuré grâce à « l’aide et l’amitié de Mme Swetchine, une célèbre convertie d’origine russe, qui se fit l’avocate du projet auprès de toute une élite catholique qui fréquente son salon parisien, et, pour les besoins de la cause, lance une souscription. Chateaubriand offrit 40 francs en qualité de « bénédiction honoraire » comme le rappelle Dom Thierry Barbeau (Dossier Dom Guéranger, restaurateur des bénédictins, liturgiste visionnaire…et saint, La Nef, octobre 2025).

Dom Delatte, dans sa Vie de Dom Guéranger, évoque la joie naïve du jeune abbé lorsque, en vue d’obtenir les Cendres du Carême 1834, on brûle à Solesmes les rameaux bénits de 1790 demeurés dans la sacristie depuis le départ des Mauristes, humble trait d’union enjambant le chaos. Comme le saint Curé d’Ars qui fait sa première communion dans une grange où la messe est célébrée clandestinement par un prêtre réfractaire, Dom Guéranger, né en 1805 à Sablé, est éduqué dans le souvenir de la vie héroïque des prêtres réfractaires. On lui raconte qu’en 1791, le prieuré est vendu à un particulier qui demeure à Saint-Germain-en-Laye. Officiellement vide, de nombreux prêtres réfractaires s’y cachent le jour pendant que la nuit ils parcourent la campagne pour y exercer leur ministère. L’abbé Glatier, vicaire à Précigné, est arrêté dans une ferme près de Sablé et fusillé à Tours. Le 14 juillet 1794, pour la « Bastille Day », on organise une fête civique, les enfants des écoles utilisent les précieuses archives pour alimenter leur feu de joie.

Au sortir de l’époque révolutionnaire, Dom Guéranger souhaite donner un souffle nouveau à la vie de l’Église et œuvre à la restauration de la liturgie romaine. Comme le précise Dom Thierry Barbeau la liturgie est, aux yeux de l’abbé de Solesmes « le principal instrument » de la Tradition et, en ce sens, le lieu théologique par excellence de la théologie de l’Église. À peine Dom Guéranger, le restaurateur, est-il retourné à la maison du Père que les heures sombres s’abattent, à nouveau, sur la France chrétienne. Thierry Barbeau, prieur et historien souligne : « en 1879 la « République des Républicains » parvient au pouvoir. La politique ouvertement anticléricale de Gambetta et Jules Ferry s’en prit aux congrégations religieuses et visa à exclure leurs membres de la société, en expulsant les religieux de leurs couvents. C’est ainsi que le 6 novembre 1880 les moines de Solesmes sont ni plus ni moins mis à la porte de chez eux par les forces de l’ordre. Après quelques années de répit, la loi du 1er juillet 1901 contre les congrégations contraignit les moines à l’exil en Angleterre pour ne revenir qu’en 1922.« 

Bonne fête de la Pentecôte,

Nicolas Chotard,

Président des Lys de France.

Mise au tombeau du Christ, 1496, attribué à Michel Colombe.
Abbaye de Solesmes (moulage de la Cité de l’Architecture).
 

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